Wild and wet

Les étés se suivent et ne se ressemblent pas : en 2015, nous suffoquions sur la Via Francigena, sous un soleil de plomb ; cette année, j’ai pédalé dans la grisaille, affronté vents et pluies atlantiques en Angleterre, au Pays de Galles, en Irlande et en Ecosse.

Ecosse

Ce n’est pas que je recherchais particulièrement l’humidité et la fraîcheur après un printemps 2016 bien dégueu, mais j’avais ces contrées en ligne de mire depuis un certain temps déjà. Et le voyage de 2014 au Royaume-Uni s’était déroulé sous les meilleurs auspices, tant du point de vue de la couleur du ciel que de l’intérêt qu’il avait réveillé en moi par rapport à ce grand pays.

Du coup, après avoir décliné la (belle) proposition d’un ami de l’accompagner en juin sur la Pamir Highway (Tadjikistan et Kirghizstan), haut lieu du vadrouillage cycliste en altitude, j’ai bouclé mes sacoches et sauté dans le train pour Cherbourg, puis dans le ferry de nuit pour Poole. J’étais impatient de revenir auprès de ce peuple si sympathique qui venait d’envoyer un grand coup de pied dans la fourmilière européenne…

Angleterre

Le lendemain matin, après une petite heure au sec, j’affrontais mes premières collines anglaises sous une pluie battante, sur les routes de campagne étroites du Dorset, où j’ai pendant un moment suivi tranquillement… une biche. Et j’étais tout à fait heureux !

Bien sûr, par la suite, à force de rouler en permanence contre le vent (faut être un peu dérangé pour choisir un itinéraire vers l’ouest dans ce pays) et de devoir enfiler/enlever plusieurs fois par heure des vêtements de pluie (dès qu’il cesse de pleuvoir on crève de chaud), on se lasse un peu des facéties de la météo.

Par ailleurs, comme le ferait tout natif des régions péri-alpines, je considérais l’Angleterre comme une région peu accidentée ne présentant aucune difficulté particulière pour un cycliste – habitué aux montagnes de surcroît. Mais s’il est vrai que les collines dépassent rarement les 300 mètres d’altitude dans les comtés du sud, la balade est rendue très physique par cette curieuse manie qu’ont les Anglais de construire leurs routes sans aucun égard vis-à-vis du relief : en effet, quand il semble qu’elles pourraient longer des versants, les routes de campagne plongent systématiquement au plus profond des vallons avant de remonter, tout droit (!), vers le sommet de la colline suivante. Et ainsi de suite, toute la journée…

En bas, c’est la jungle : tunnel de verdure sombre et route couverte de mousse – gare aux dérapages. En haut, on voit le ciel, mais guère plus puisqu’il ne s’agit que d’une colline au milieu de toutes les autres – amateurs des panoramas des cols alpins, passez votre chemin. Entre les deux, il y a la montée et la descente, toutes deux affichant une pente qui dépasse souvent l’entendement : jusqu’à plus de 30% par endroits. Résultat : il faut pousser le vélo à la montée et se cramponner aux freins à la descente, car l’étroitesse de la chaussée et l’état du revêtement (trous, mousse) n’autorisent pas les grandes vitesses…

Bref, le dénivelé a vite commencé à compter dans mes journées anglaises, dépassant plusieurs fois les 1500 mètres quotidiens – dans un pays sans montagnes !

N’empêche. Les jolis villages côtiers sur la Manche, la brève accalmie qui m’a permis d’apercevoir les falaises de Land’s End (extrémité sud-ouest de la Grande-Bretagne), le calme de la campagne et la gentillesse des Anglais ont rendu cette balade tout à fait appréciable.

Angleterre

AngleterreAngleterre

Pays de Galles

Au Pays de Galles, que j’ai rejoint en train depuis Penzance, j’ai suivi la Route Cycliste N°8 qui traverse la région du sud au nord, entre Cardiff et Holyhead. Les premiers jours, je me suis réjoui que le balisage soit bon et que je n’aie par conséquent pas à demander mon chemin…

Pays de GallesPuis Graham m’a enseigné à Barmouth les rudiments de la prononciation galloise et j’ai cessé de frémir devant les Bwlch, Cwmdauddwr et autres Llwynygog…

J’ai aimé la traversée des Cambrian Mountains et ce retour dans une nature un peu plus… naturelle et sauvage que la campagne domestiquée du sud de l’Angleterre. D’autant plus que la Route 8 y franchit un VRAI col ! D’accord, à 509 mètres d’altitude, pas de quoi s’extasier sur la performance physique. Par contre, quel plaisir dans une montée continue suivie d’une longue descente, après les “montagnes russes” anglaises ! Hélas, il faisait “là-haut” un froid de canard, avec un vent à décorner les boeufs – le pique-nique attendrait un endroit plus adapté.

Pays de Galles Pays de GallesUn matin pluvieux, je suis arrivé affamé à Talgarth, petite bourgade de campagne, car je n’avais trouvé aucun commerce sur mon chemin depuis le départ du camping de Brecon. Le village était envahi par la police, mais cela ne m’a pas empêché d’entrer dans le sympathique café de la place centrale. Tout en avalant mon copieux Full English breakfast (bacon, eggs and the like), je m’extasiais sur la vaisselle du lieu, sur laquelle figuraient des dessins d’animaux de ferme, ainsi que leurs cris : MOO BAA QUACK – devenu illico LE mantra du voyage, autrement dit le truc à réciter en boucle intérieurement ou à haute voix lorsque l’envie te prend de briser le silence environnant, de tordre le cou à des pensées désagréables, de manifester ta joie ou ta colère (de manière plus civile que les habituels “fucking wind” hurlés ça et là à la face du monde)… Oui, un mantra, c’est essentiel. Or donc, une fois que je fus rassasié d’oeufs et de bêlements-meuglements-cancannements, j’ai fini par demander à la patronne du bistrot la raison de ce déploiement policier : le Prince Charles allait débarquer avec sa femme ! J’étais plutôt sidéré, mais ma curiosité amusée (au Royaume, c’est normal de saluer le prince) n’a pas fait le poids face à l’heure d’attente que sa satisfaction supposait et j’ai donc repris la route le ventre plein, en chantonnant MOO BAA QUACK. On est soit royaliste, soit cycliste !

Irlande

En Irlande, il m’a fallu un moment pour m’adapter à la signalisation routière. Mais heureusement, j’avais pour la première fois un GPS et l’ai fréquemment utilisé.

IrlandeArrivé dans le comté de Cork en train depuis Dublin, j’ai immédiatement filé vers la côte sud-ouest et ces péninsules assaillies par l’Atlantique dont les photos vues avant le départ m’avaient marqué. La chance a voulu que je parcoure la plus belle et l’une des moins connue, la péninsule de Beara : un jour et demi de bonheur atlantique, en partie sous le soleil !

IrlandeDu coup, j’ai renoncé à parcourir le Ring of Kerry, c’est à dire la route qui fait le tour de la péninsule d’Iveragh, située juste au nord de celle de Beara. Plusieurs habitants de la région m’ont en effet avoué que la réputation du Ring of Kerry était surfaite et que j’y serais confronté à des hordes de touristes – tandis qu’il n’y avait personne à Beara. Ceci dit, si la route côtière est à éviter, l’intérieur de la péninsule d’Iveragh est magnifique et compte, dans la chaîne des monts Macgillycuddy, le plus haut sommet d’Irlande : le Carrauntoohil (1038 m). Je me suis frayé un chemin autour de ce massif sur de petites routes étroites et d’abord désertes (hormis les moutons), puis bondées de promeneurs à pied et en calèche à l’approche du Dunloe Gap, un modeste col de la région de Killarney.

IrlandeIrlandePlus au nord, les falaises de Moher sont l’un des sites incontournables de la côte atlantique. Hélas, la foule des touristes déversée par les cars rend l’ambiance tout à fait détestable.

IrlandeHeureusement, cette déconvenue aux falaises devait être suivie par le meilleur de l’Irlande : un séjour sur la plus grande des trois îles d’Aran, Inishmore, ou Inis Mór en irlandais. Il faut dire qu’on ne déambule pas ainsi impunément dans les traces de ce cher Nicolas Bouvier, écrivain-voyageur à la plume magique – et grand inspirateur de certains de nos longs voyages d’antan. De son magnifique Journal d’Aran et d’autres lieux (1990) lu au millénaire précédent, je gardais en mémoire l’évocation de ces innombrables murs de pierres qui segmentent presque à l’infini la lande des îles d’Aran. Penser au travail de fourmi qu’implique l’empilement soigné de ces millions de pierres donne le tournis. Lors d’une longue marche, j’ai eu la bonne idée de vouloir couper “à travers champs” pour éviter un long détour de la piste… Je me suis alors retrouvé dans un véritable labyrinthe et il m’a fallu enjamber des dizaines de ces murs, après avoir à chaque fois cherché le point le plus bas. Mes jambes ont gardé les traces des ronces omniprésentes et, sans GPS, l’aventure m’aurait fait perdre encore plus de temps.

IrlandeQuand la brume envahit la lande, noyant les chemins caillouteux sous la bruine (“drizzle”) et estompant les formes, la promenade prend des allures de parcours initiatique. Parfois, le grondement assourdi des vagues nous parvient de la côte occidentale, qui fait face au large et sur laquelle aucun village n’a osé s’établir. Quelque chose a bougé tout près du chemin, à droite ; on s’approche et deux oreilles démesurées trahissent le coupable : un brave âne parqué là tout seul entre les murs de pierres. Ailleurs, ce sont les galops et les hennissements des chevaux qui résonnent près des ruines d’anciennes chapelles, de pierres elles aussi. Quelques curieuses collines ressemblent à des tumuli protohistoriques. Les cimetières, dans lesquels les croix irlandaises s’élèvent au milieu des hautes herbes, rajoutent encore à l’atmosphère quasi mystique du lieu.

IrlandeJ’ai aimé aussi les discussions avec Peter et Martin, deux Irlandais de la région de Galway que j’ai rencontrés lors de ma balade crépusculaire et qui se trouvaient être mes voisins au camping. Sur leur conseil, j’ai bu à la source toute proche l’eau douce d’Inishmore – une rareté.

IrlandeQuittant le monde insulaire et mes deux amis d’un soir, j’ai traversé le Connemara sous un ciel tout bleu… Magnifique, mais je n’y ai pas trouvé l’atmosphère envoûtante d’Aran.

IrlandeDésireux de m’en tenir au format habituel d’un mois sur la route, j’ai alors enchaîné les grosses journées (415 km en 3 jours et des poussières) pour rejoindre Ballycastle en Irlande du Nord. J’avoue avoir cherché les différences entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord, mais n’en ai pas trouvé d’autres que la monnaie et la couleur des drapeaux. Ah, j’oubliais : retour aux multiplications par 1.6 pour les distances !

IrlandeIrlandeIrlandeA Ballycastle, j’ai pris le ferry pour l’Écosse. En fait de ferry, il s’agit d’un petit bateau puissant pouvant transporter une douzaine de passagers dans une cabine unique équipée de sièges d’avion. Plus mon vélo, arrimé sur le pont arrière. En un peu plus d’une heure et demie d’une fabuleuse traversée, je me suis retrouvé de l’autre côté du North Channel, à Campbeltown, sur la péninsule écossaise de Kintyre.

Écosse

Après avoir roulé jusqu’à la petite ville portuaire d’Oban, où j’étais déjà venu il y a 30 ans pratiquement jour pour jour, j’ai embarqué pour 5h30 de traversée vers mon ultime destination : les Outer Hebrides ou Hébrides extérieures en français, un chapelet d’îles situées au nord-ouest de l’Écosse. La météo a malheureusement été désastreuse durant les 3 jours de ma remontée de l’archipel depuis l’île de Barra au sud jusqu’à Stornoway sur l’île de Lewis, via les îles de South Uist, Benbecula, North Uist, Berneray et Harris. C’est aux Hébrides que j’ai vu le plus de personnes voyageant à vélo.

Là-bas aussi que j’ai espéré voir une loutre traverser la route, confiant dans la bonne foi des panneaux de signalisation routière (“Caution : otters crossing”). Peine perdue.

NébridesHébridesD’autres photos, ainsi qu’un lien vers un diaporama d’images en haute résolution seront ajoutés lorsque j’aurai le temps de faire le tri…

L’itinéraire de ce voyage a été publié ici (rédaction en cours).

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