Encore un été tropical

Nous venons de vivre un nouvel été très chaud. Et cette fois-ci, le phénomène est global, planétaire, comme le relève MétéoFrance dans cet article : Chaleur : des records dans le monde entier. En Suisse, l’été 2018 se classe au troisième rang des étés les plus chauds depuis le début des mesures en 1864 (source : MétéoSuisse). Pour ce qui me concerne, à part quelques jours étouffants à Genève fin juillet puis des nuits anormalement chaudes dans les Alpes début août, c’est surtout en Scandinavie que j’ai pu mesurer le caractère très exceptionnel de cette saison.

Parti à vélo de Lübeck (Allemagne) un matin de fin juin, sous un ciel gris et par une température plutôt fraîche (16 degrés), j’ai commencé à longer la mer Baltique vers l’est, sur l’itinéraire Eurovelo 10/13. Après quelques heures, le vent d’est a balayé les nuages et mon voyage s’est poursuivi sous le soleil durant un mois ! Je n’ai connu que 2 journées plus nuageuses et, pour toute précipitation, qu’un gros orage qui a éclaté alors que je venais de finir de monter la tente – aucune pluie sur la route, donc, quoique j’aie observé avec une certaine appréhension de gros cumulonimbus épars lorsqu’une masse d’air plus instable est passée pendant quelques jours sur la Suède surchauffée.

Durant ce magnifique périple de près de 2700 km, j’ai roulé dans 4 pays qui possèdent une côte sur la mer Baltique : Allemagne (5 jours), Pologne (6 jours), Suède (12 jours) et Danemark (5 jours). Et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, c’est dans les régions les plus nordiques que j’ai eu le plus chaud. En effet, la moyenne des maxima quotidiens que j’ai relevés s’établit ainsi : Allemagne 28.8°C, Pologne 29.7°C, Suède 32.5°C, Danemark 31.4°C.

Pour continuer dans les statistiques, voici encore la moyenne des températures minimales enregistrées chaque jour : Allemagne 18.2°C, Pologne 19.0°C, Suède 20.7°C, Danemark 18.4°C. Du coup, le contenu entier de l’une de mes sacoches n’a servi à rien : au retour, j’ai pu ranger dans l’armoire les vêtements de pluie et contre le froid, sans les avoir dépliés depuis le départ…

Un temps sec et chaud est bien évidemment un avantage lorsqu’on voyage à vélo, en particulier si l’on passe la plupart des nuits sous la tente. Toutefois, la sécheresse comporte également des inconvénients, parmi lesquels celui qui m’a le plus impacté est le danger d’incendie de forêt. Et ce ne sont ni les médias (que je ne consulte pas en voyage), ni la population ou les autorités qui m’ont fait prendre conscience de ce risque-là, mais bien les dizaines de kilomètres parcourus sur des routes désertes à travers les forêts de conifères, l’odeur enivrante des pins dans l’air surchauffé et le craquement du sol desséché dès que l’on met un pied (ou une roue) hors du bitume.

Suède SuèdeAinsi, à mesure que je m’éloignais de la petite ville de Mora, dans la magnifique province suédoise de Dalarna, j’ai été confronté à des pensées et sentiments contradictoires : le plaisir de voir le trafic diminuer jusqu’à devenir pratiquement nul, la fascination engendrée par l’immensité de la forêt et le caractère intact (ou presque) de la nature, et dans le même temps une appréhension grandissante relative à ma vulnérabilité en cas d’incendie – à vélo, aucune chance de s’échapper si la forêt prend feu (pas de localités, pas d’espaces déboisés « coupe-feu », pas de lacs, nombreuses montées, pas de réseau téléphonique, pas de secours extérieur en l’absence de tout trafic routier…).

SuèdeAu soir de cette journée « critique », un sms de ma famille, ainsi qu’une discussion avec mes voisins au camping m’ont démontré que je ne m’inquiétais pas sans raison : les incendies de forêt faisaient rage en Norvège et en Suède.

Voici quelques articles de presse qui en témoignent :

La Suède fait face depuis une semaine aux feux de forêt les plus importants de son histoire (RTBF, 20.07.18)
Suède : sécheresse et feux de forêt sans précédent (France 2, 21.07.18)
Feux de forêt : risque « extrême » de nouveaux foyers en Suède (Libération, 23.07.18)

Et quelques images, qui ne sont pas de moi :

SuèdeSuèdeSuèdeA Mora, j’avais pris la décision de poursuivre vers la Norvège, dont la frontière se trouvait à 135 km, et d’aller prendre un ferry à Oslo plutôt que de redescendre par la Suède. Toutefois, étant donné l’état de la forêt, le risque d’orage (la foudre peut déclencher un incendie), les 85 km supplémentaires de route déserte sans ravitaillement, les « je-ne-sais-combien-d’autres-kilomètres » sans distributeur de billets alors que je n’avais pas de couronnes norvégiennes, ainsi que l’absence d’itinéraire cycliste sécurisé en direction d’Oslo, j’ai changé mes plans et renoncé à passer en Norvège. Il me fallait dès lors rejoindre le parcours Sverigeleden à Borlänge, ville que j’avais quittée 2 jours auparavant, et rouler vers le sud jusqu’à Göteborg pour trouver un ferry vers le Danemark.

Ne souhaitant pas refaire en sens inverse les 85 km vers Mora (plus 100 pour atteindre Borlänge), j’ai tenté ma chance par Malung – au quitte ou double, puisqu’il était hors de question de rouler sur la E16 en raison du trafic ou de prendre un itinéraire alternatif sur route de terre par Venjan (risque d’incendie) : donc, soit le chauffeur d’un bus acceptait mon vélo en soute, soit il m’en coûterait 140 km de trajet à rebours… Et ça a marché, j’étais à Borlänge le soir même, paré pour entamer dès le lendemain la descente vers Göteborg !

Je n’ai pas regretté ce choix, puisque le parcours jusque dans la région des grands lacs a été absolument magnifique, et presque tout aussi sauvage que les confins frontaliers avec la Norvège. Forêts toujours, mais désormais parsemées d’un plus grand nombre de petits lacs, et routes à peine moins silencieuses – une bagnole toutes les 10 minutes, c’est plus rassurant que dérangeant. On se dit qu’en cas de problème on peut obtenir de l’aide, plutôt que de devoir ramper 50 km sur le bitume pour se faire soigner après une éventuelle grosse chute ou de griller sur place en cas d’incendie…

La température n’a fait qu’augmenter durant ces étapes-là, culminant un jour à 37 degrés, puis les deux suivants à 36… Pas vraiment le climat auquel tous mes précédents voyages en Scandinavie (et ils ont été nombreux) m’avaient habitué.

Mais heureusement, la géographie suédoise offre la meilleure des parades contre la canicule : des centaines de lacs aux eaux transparentes. J’ai donc sorti mon caleçon de bain du fond d’une sacoche et me suis jeté à l’eau plusieurs jours de suite pendant la pause de la mi-journée, parfois également le soir quand le camping se trouvait près d’un lac. Régénérant !

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SuèdeLa canicule s’est poursuivie au Danemark, dont l’environnement montrait les mêmes signes de sécheresse extrême qu’en Suède. Un soir, j’ai d’ailleurs renoncé à rester dans un joli camping forestier malgré plus de 110 km au compteur, car je ne m’y sentais pas en sécurité. La chaleur m’a toutefois moins affecté qu’en Suède, car au Danemark le vent souffle toujours fort – en tout cas dans ma mémoire. Et bien sûr, durant mes étapes danoises, il soufflait de face ou de trois-quart face. La fin du voyage s’est donc révélée très physique, contrairement à ce que j’avais imaginé (petit pays tout plat et très « cyclophile »), aussi en raison des abominables nombreuses sections sur gravier profond qui jalonnent toute véloroute officielle – dans mon cas Eurovelo 3 (Haervejen/Pilgrimsruten), l’itinéraire des pèlerins scandinaves vers St-Jacques-de-Compostelle.

Au-delà de la problématique des incendies de forêt et des conséquences dramatiques pour l’environnement des périodes de sécheresse prolongée, je me demande si le changement climatique n’aurait pas également une responsabilité dans la multiplication de certaines espèces nuisibles ainsi que des maladies qu’elles transmettent. Je pense en particulier aux saloperies de tiques qui infestent la plupart des forêts côtières au sud de la Baltique, comme en attestent les innombrables panneaux de mise en garde en bordure d’Eurovelo 10/13, tant en Allemagne qu’en Pologne – où l’on roule souvent en pleine brousse et à l’orée des bois sur des chemins et sentiers non fauchés…

TiquesIronie du sort, c’est dans la plaine de l’Orbe, près d’Yverdon, durant la dernière étape cycliste de ce voyage (Môtiers-Nyon) que j’ai chopé, pour la première fois de ma vie, une de ces saletés ! L’ayant remarquée sur mon avant-bras probablement peu de temps après qu’elle s’y soit attachée, je l’ai retirée aisément avec une pince à épiler. Par contre, s’agissant d’une région endémique pour l’encéphalite à tiques, je n’ai pu faire l’économie de l’anxiété durant les 2 semaines suivantes. Et suis allé me faire vacciner à Genève, pour être protégé dès le printemps prochain.

Deux articles de MétéoFrance sont consacrés à cet été exceptionnel, qui a débuté dès le mois de mai dans le Nord de l’Europe :

Chaleur historique en Scandinavie (01.06.18)
Scandinavie : fortes chaleurs jusqu’au nord du cercle arctique (18.07.18)

Au retour d’un voyage, qu’il est bon de s’affranchir de la logistique épuisante du camping et des bagages, et de retrouver le confort d’un appartement, même petit ! D’autant plus lorsque le trajet de retour a été long et éprouvant : une épopée ferroviaire de 24 heures avec 11 changements de train (durant lesquels il faut souvent courir d’un quai à l’autre avec le vélo et les bagages) et des heures d’attente en gare au milieu de la nuit, immédiatement à la suite d’une étape cycliste chaude et poussiéreuse de 111 km, comprenant plusieurs sections de gravier profond dont la plus longue excédait 10 km, et parcourue à vitesse maximale pour trouver de la place dans un train de nuit… Tout ça sans pouvoir prendre une douche, évidemment.

J’en étais là de mes pensées et sentiments, tout au bonheur simple du repos et de la récupération (avant d’autres aventures, alpines cette fois), quand le pilon de l’actualité a commencé à me rattraper. Il est possible que le climat se réchauffe bien plus rapidement que ne l’ont anticipé la plupart des experts. Il est par ailleurs établi que les conséquences de ce changement global, résultant de l’activité humaine (suivez ce lien si vous êtes sceptique !), seront dramatiques pour les populations et l’environnement en général : fonte des calottes glaciaires entraînant une augmentation du niveau de la mer et une modification de la salinité, fonte des pergélisols libérant davantage de gaz à effet de serre, phénomènes météo extrêmes, destruction des écosystèmes fragiles, extinctions massives, migrations, etc.

Et pendant que ce scénario-catastrophe acquiert jour après jour plus de probabilité, que font nos (ir)responsables politiques ?

Le ministre suisse de l’économie (son nom n’est pas digne de figurer ici), nous dit tout le mal qu’il pense d’une alimentation saine et d’une agriculture responsable lorsqu’il prend position contre les deux initiatives populaires qui seront soumises au vote le 23 septembre. On se demande à chaque fois s’il faut attribuer ces égarements à une profonde indigence intellectuelle ou à la seule soumission envers les intérêts des lobbies du monde économique qui polluent le débat et aliènent la politique. A moins que ce triste sire et ses collègues du Conseil Fédéral n’affichent simplement un goût prononcé pour la bouffe de merde industrielle…

votation 23 septembre 2018Parmi toutes les autres bonnes nouvelles démontrant l’importance que le gouvernement suisse attache à la question du réchauffement climatique (et au bien-être général de l’humanité), on notera encore le récent assouplissement de la loi sur les exportations de matériel de guerre décidé par la commission de politique de sécurité du Conseil National, après audition de… devinez qui ? Oui, tout juste, notre cher ministre de l’économie, qui, Ô surprise, a été très sensible aux doléances de l’industrie suisse de l’armement – une bien belle industrie qui porte haut le flambeau de la philanthropie et du respect de l’environnement. Je suis très heureux que d’honnêtes familles suisses puissent prospérer et élever leurs enfants grâce aux suppléments de revenu que va leur assurer le développement de ce joyeux commerce… Et dénonce l’attitude rabat-joie du président du CICR, qui ne sait pas voir dans l’exportation d’armes vers les pays en guerre une option d’avenir pour notre pays en grande difficulté…

Dans le même temps, de l’autre côté de cette frontière que je franchis si souvent pour échapper à l’agitation de la ville, Macron fait un cadeau aux chasseurs. On se réjouit par conséquent de « partager la nature » avec des hordes armées encore plus nombreuses, leurs clébards hurlants et gros 4×4 de merde – jusqu’à ce que plus rien ne bouge, jusqu’à ce que ce qui reste de faune sauvage soit criblé de plomb… Je ne peux au passage qu’applaudir la démission du ministre français « de la transition écologique », Nicolas Hulot (oui, le titre laisse pantois, lorsqu’on sait que les enjeux environnementaux sont systématiquement soumis au diktat de la pensée unique néolibérale – unique, car elle se résume à un mot : croissance).

Finalement, c’était mieux sur la route…

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